A
l'occasion de la sortie de son livre " Gens de Moscou
" aux Editions Catleya et de l'exposition de ses photos
à La FNAC Montparnasse (20 Mars au 28 Avril), nous
avons rencontré Ahmet SEL.
D'origine
turque, Ahmet SEL commence sa vie de journaliste comme photographe.
Il passe ensuite à la caméra, pour la télévision.
En arrivant à Moscou à la fin des années
80, Ahmet Sel est témoin de la chute et de la disparition
de l'URSS. Il est alors correspondant permanent de la Cinq,
avant de collaborer à ARTE. En Russie, c'est déjà
la fin de la Pérestroïka : " Gorbatchev était
conscient du pouvoir des médias, dit-il, on pouvait
l'approcher, discuter avec lui sans aucune contrainte, être
assis à ses côtés dans un avion, …
". Cependant, le début des années 90 est
marqué par une succession d'événements
dramatiques. Tout commence par la tentative de putsch à
Moscou fin août 1991. De ces trois jours de confusions
et d'incertitude, sort un homme : Boris Eltsine. C'est lui
qui écartera définitivement Mikhaïl Gorbatchev
et signera la fin de l'Union des Républiques Socialistes
Soviétiques. Débute alors dans les républiques
du sud de sanglantes guerres d'indépendance, d'autonomie
ou de vieilles haines qui ressortent au grand jour. Délaissant
la télévision pour revenir à la photographie,
Ahmet Sel se rend sur les zones de combats pour effectuer
des reportages et témoigner. SIPA assurera dès
1996 la diffusion de ses images qui seront publiées
dans de nombreux quotidiens et magazines européens
et russes. Ses reportages dans le Caucase et Asie centrale
sont entrecoupés de séjours dans la capitale
moscovite où il réalise des reportages qui illustrent
l'évolution de la société soviétique
vers les horizons du " capitalisme ". Ahmet Sel
est alors le témoin direct de cette mutation. "
Comment peut-on survivre dans une société schizophrénique
" questionne-t-il, " cette société,
ce peuple, à qui on a vendu la doctrine communiste
pendant des décennies, apprennent que le PC est désormais
hors la loi (23 août 1991) et que dorénavant,
la seule issue est dans le capitalisme le plus débridé
!? ". Seuls les anciens membres de la nomenklatura communiste
(à tous les niveaux) et les " voyous " seront
capables de gérer cette volte face en laissant sur
place ceux qui ne pourront ou ne voudront accepter le "
nouvel ordre ". Cette fuite en avant va se traduire par
des excès de tout genre comme la corruption, l'apparition
des fortunes colossales, et des mafias en tout genre, l'explosion
de la prostitution et d'une misère profonde. Sur le
plan politique, la situation dans le Caucase se détériore
avec le début de la première guerre de Tchétchénie.
Ahmet Sel repart suivre les opérations de " pacification
" entreprises par l'Armée Russe avant de revenir
quelques mois à Paris. Il retourne ensuite à
Moscou. A la fin de l'année 1999 dans les premiers
mois de la deuxième guerre de Tchétchénie,
il sera l'un des rares photographes à couvrir ce conflit,
du côté Tchétchène. Pour illustrer
ses propos, Ahmet Sel montre des photos. Ce sont les pages
des magazines qui ont publié son travail. Des enfants
tués par des bombardements, des gens de Grozny fuyant
les bombardements et d'ailleurs incrédules devant la
catastrophe dont ils sont les victimes… Et puis l'image
d'un missile sol-sol disloqué, entouré par des
badauds : " Nous avons eu de la chance, ce jour-là,
car il est tombé à quelques centaines de mètres
de là où nous dormions… " et de rappeler
" la guerre est une affaire sale et dangereuse. Si j'ai
fait ça c'est juste pour témoigner, il n'y a
aucun plaisir ou désir d'adrénalyne et d'aventure
".
"la
guerre est une affaire sale et dangereuse. Si j'ai fait ça
c'est juste pour témoigner, il n'y a aucun plaisir
ou désir d'adrénalyne et d'aventure."
Quand on aborde la question
de savoir ce qu'est un bon photographe, Ahmet Sel confie "
je ne sais pas si je suis un bon photographe, c'est aux autres
de juger. Je sais cependant comment être photographe
: il faut sans doute connaître la technique, mais le
plus important est de lire, de regarder, de voir des peintures
et des sculptures, d'apprendre et surtout avoir quelques chose
à dire et à raconter ". C'est en rentrant
de Tchétchènie, que le photographe décide
de quitter définitivement la Russie et de revenir à
Paris. Cette rupture avec une partie importante de son existence
est assumée. Qui plus est, nécessaire, tant
le séjour en Russie aura été éprouvant.
Avant de quitter cette ville dont il connaît le meilleur
comme le pire, il décide d'en garder un souvenir. Le
souvenir des gens qu'il a croisé, connu et avec qui,
de près ou de loin il a partagé le quotidien.
Ce souvenir, c'est celui qu'il conservera et transmettra à
travers une galerie de portraits. Pour se faire, l'auteur
va privilégier un cadre formel : un portrait posé,
en noir et blanc. La technique jouera sur la qualité
de la mise en scène des personnages dans leur cadre
familier. Pour servir ses images, Ahmet Sel confie "
qu'il se débrouille avec la lumière ".
Bien que trois à quatre sources soient parfois utilisées,
ses images ne pâtissent jamais d'un excès stylistique
artificiel. De même, le cadre est soigné, réalisé
avec une focale de 50mm au moyen format. La distance est aussi
une de base de la réussite de l'ensemble. Les sujets,
qu'ils soient des proches ou de simples connaissances, ne
sont jamais trop près ni trop loin de nous. Mais qu'on
ne lui parle pas trop de matériel, aussitôt il
cite la célèbre phrase de Man Ray " Demande-t-on
à un peintre les pinceaux qu'il utilise ? ". Cette
maîtrise technique trouve en partie son origine dans
la formation initiale d'Ahmet Sel et son expérience
en tant que caméraman mais surtout dans cette volonté
farouche de raconter son histoire. Et cette manière
de raconter, seule la photographie lui permet de le faire.
Ce projet, Ahmet Sel va le mettre en place et le réaliser
durant les six premiers mois de l'année 2000. En feuilletant
les pages du livre, on perçoit de prime abord que les
gens de Moscou qu'il photographie sont avant tout des gens
de " l'intelligentsia ". Mais une lecture plus attentive
nous montre au hasard des pages un chauffeur routier, un vétéran,
une vieille grand-mère,… Et Ahmet Sel de confirmer
: " … les gens qui sont en photos ne sont pas uniquement
intéressants en tant qu'individus mais avant tout comme
archétypes représentant des catégories,
des couches de la population Moscovite et de manière
plus générale de la Russie,… " Le
choix de tel ou tel " représentant " est
alors guidé par la recherche des meilleures visages
dont le photographe cherchera à grossir les traits
qui le caractérise : " le grotesque " comme
il le répète. C'est portraits prennent alors
la dimension de caricatures ; soit un excès. Force
est alors de revenir sur chaque image et de les dépouiller
de leur formalisme en étudiant de plus près
la mise en scène et les légendes. Ainsi, le
personnage sorti de Guerre et Paix de Tolstoï, tout comme
les business women et autres " Sinatra " prennent-
ils une autre dimension. Tous, sont la société
Russe dans sa complexité et sa " schizophrénie
". Ainsi, de nombreuses images, d'une manière
subtile et elliptique, renvoient aux clichés habituels
que les occidentaux affectionnent à propos de la Russie
d'aujourd'hui.
La réalisation de cette
étonnante galerie de portraits, où l'étudiante
strip-teaseuse croise l'écrivain de retour d'exil,
a exigé beaucoup de travail (parfois plusieurs séances
de prises de vues) et beaucoup de volonté de la part
d'Ahmet Sel. C'est en prenant l'exemple du vétéran
-blessé en Tchétchénie- que l'auteur
livre un peu plus de sa démarche. Au mur de son bureau,
une grande épreuve d'imprimerie où plusieurs
images du livre sont présentes. Celle du vétéran
attire plus particulièrement l'attention. L'homme est
à moitié assis sur un lit, torse nu avec un
sourire un peu moqueur et une grande cicatrice qui remonte
l'aine jusqu'au nombril. Pour la photo, Ahmet Sel a demandé
à l'homme d'enlever sa chemise. Malgré la gêne,
l'homme a accepté. Pourtant, le photographe avoue qu'il
aurait pu avoir " le choix " parmi les vétérans
: membres amputés, visages détruits,…
Il a choisit un homme dont les souffrances et les blessures
n'apparaissent que sous la forme d'une cicatrice et au fond
de ses yeux. Pour Ahmet Sel, c'est une bonne métaphore.
En Russie, les choses sont beaucoup plus complexes qu'elles
en ont l'air, même si des cicatrices laissent présager
ces troubles.
Entretien réalisé
le 27 avril 2001, Alexis AMET |