1.
Qu’est-ce qui vous a motivé pour exercer le métier
de reporter-cameraman ?
Par pur hasard, c'était en 1984, je travaillais pour
le magazine Paris Match en tant que photographe pigiste régulier,
et un jour, Michel Sola qui était rédacteur
en chef du service Photo de Match me demande de couvrir le
trafic de drogue dans le métro parisien, je me suis
transformé en clochard et zonais dans les couloirs
de Châtelet les Halles qui grouillaient de dealers.
Un soir, j'ai emporté une caméra 8mm que j'avais
acheté pour filmer ma famille. A la fin du reportage,
je suis allé voir Canal+ et Eric Gilbert qui m'avait
dit que c'était un scoop et que m’as demandé
de le monter tout de suite. Le montage m'a vraiment séduit
le commentaire m'a comblé c'est ainsi que peu à
peu j'ai basculé.
2.
Vous avez donc commencé par être photographe,
pour une agence, un journal ?
J'ai commencé mon métier de photographe au Viêt-nam
en 1972.
Pourquoi le Viêt-nam tout simplement parce qu’un
de mes amis était Grand reporter dans un Hebdomadaire
français et m'a proposé de partir avec lui à
Saigon. Je sortais d'une expérience qui pour moi avais
été difficile, ou j'avais connu la guerre de
très près. Alors je suis parti la bas pour gueuler
ma haine de cet état de fait :La guerre. Lâché
dans Saigon, il a bien fallu survivre et travailler pour des
agences qui achetaient les films que l'on ramenait du front
pour quelques dollars.
3. Pourquoi ce choix de la vidéo à la photographie
?
C'était nouveau, je me lasse rapidement des choses.
Or, la photo ne m'apportait plus à ce moment la jouissance
que j'en attendais.
4.
Ne pas reconnaît-on un ancien photographe à sa
manière d'aborder le cadrage dans ses plans ?
Oui, un photographe rentre dans l'action au grand
angle, la plupart du temps, c'est par exemple ce que je fais
en camera le plus souvent possible. Pour moi la caméra
doit être la plus mobile donc il faut utiliser les plans
larges, les panneaux, tout ce que nous pouvons trouver pour
animer encore plus l'image. Je suis un amoureux de l'image
en action.
5.
De quelle manière avez-vous appris le métier
?
Sur le tas, comme la photographie d'ailleurs. J'ai commencé
à appliquer mes idées de reportages à
la vidéo avec toujours le sens de l'image, au grand
angle, près des choses et des gens, comme en photo,
mais là il y avait en plus les interviews à
faire puis le montage et la distribution.
C'est ainsi que j'ai créé avec une amie ma première
boîte de production. Nous avions comme clients principaux
le magazine reporter de Patrick de Carolis avec lequel nous
avons beaucoup collaboré sur des sujets internationaux
et français.
6.
Le métier de cameraman de reportage a-t-il beaucoup
évolué depuis vos débuts ? Quels en sont
les changements principaux?
Je suis avant tout journaliste, puis cameraman , puis sondier,
je suis une équipe à moi tout seul.
Oui heureusement ce métier à changé grâce
aux nouvelles technologies comme les caméras dvcam
qui ont profondément transformé notre métier
pour deux raisons principales :
- Leurs prix qui nous rendent possible maintenant de nous
balader sans risques ou presque dans le monde entier, non
pas avec sur l'épaule une caméra de 40.000 euros
mais de 3000 euros, ce qui change considérablement
les choses .
En Bosnie, je me suis fait voler une bétacam, notre
production n'était pas assurée contre ces risques
de guerres, nous avons failli déposer le bilan...
D'autre part ces matériels sont légers et presque
invisibles ce qui me permet d'aller dans des pays où
jamais je n'aurai pu aller avec un autre matériel.
7.
Avant tout journaliste ou « rapporteur » d’images
?
Je suis avant tout journaliste, quand on a le sujet, 80% du
travail est réalisé, il ne reste plus qu'à
aller sur le terrain.
8.
Comment se portent vos choix sur tels ou tels sujets ?
Je cherche des sujets qui n'ont jamais été faits
en télé. Il faut lire beaucoup, regarder tous
les jours les dépêches d'agences sur des pays
où vous avez plus ou moins des contacts et puis surtout
un bon carnet d'adresse.
9.
De quelle manière préparez-vous vos sujets,
avant le terrain ?
Il faut chercher le contact qui vous mènera là
ou vous voulez aller. C'est le plus difficile, mais aussi
le plus intéressant. Ce sont des recherches qui peuvent
durer un an ou deux pour certains sujets. Par exemple y a
trois ans, je voulais aller voir l'armée du Seigneur
qui est basée au sud Soudan, je viens juste d'avoir
un contact ..... J'avais posé des jalons avec différentes
personnes et pour des raisons politiques sans doute, cela
se débloque...
10.
Décidez-vous du format du reportage avant, ou après
l’enquête sur le terrain ?
Non ce n'est pas possible , je pars évidemment pour
un 26' au minimum, mais je peux très bien ne rien rapporter,
ou tomber sur des choses exceptionnelles qui feront que cela
sera un ou deux 52'
11.
Un reportage filmé vous semble-t-il plus « parlant
» qu’un reportage photographié ?
Non, la photo de reportage ne peut être que très
parlante, mais le plus souvent dans la presse, la photo vient
en appoint d'un texte... Dans un reportage vidéo, vous
avez le choc de l'image, du son et le commentaire qui vient
en appui pour expliquer, c'est un tout...
12.
Travaillez-vous en équipe, en post-production, sur
le terrain ?
Je monte mes sujets, je tourne tout seul, mais j'ai besoin
d'un avis extérieur, car quand on revient, on est souvent
trop dans le sujet, l'on manque de recul et cela c'est très
important. C'est donc ces avis extérieurs qui vous
font orienter votre montage pour une meilleure compréhension
du sujet et pour ne pas s'arrêter à des choses
qui vous paraissaient importantes mais finalement ne sont
que des sensations que vous avez eu qui sont certes importantes
pour vous mais qui n'intéressent pas le téléspectateur.
"Il
faut chercher le contact qui vous mènera là
ou vous voulez aller. C'est le plus difficile, mais aussi
le plus intéressant. Ce sont des recherches qui peuvent
durer un an ou deux pour certains sujets."
13.
Quels conseils donneriez-vous à un étudiant
en école de journalisme désirant embrasser une
carrière de cameraman de terrain ?
Je ne sais pas, j'avais amené en Bosnie un stagiaire
qui voulait absolument faire de reportages de guerre. Il a
craqué, c'était compréhensible, je ne
sais pas, il faut avant tout savoir pourquoi vous voulez aller
risquer votre peau.... Ceux qui disent que c'est pour enfin
ramener la vérité me font doucement rigoler
.....
14.
Quelles sont les qualités et compétences essentielles
du métier de reporter-cameraman ?
Il faut savoir gérer le danger, mais ce n'est qu'avec
l'expérience que l'on peut le faire.
Le reste n’est qu’un ensemble d’automatisme
qui fait que vous arrivez à capter la bonne image au
bon moment, mais pour cela il faut rester lucide et psychologue.
15.
Le danger est-il inhérent au métier ? Qu’est-ce
qui pousse un reporter de guerre à se mettre dans des
situations de risque ?
Le danger , je parle du vrai danger , fait partie de ce métier.
Ce qui nous pousse à nous mettre dans des situations
invraisemblable c’est la recherche du scoop, du document
inédit, de l’image forte et cela n’est
réalisable que grâce à l'adrénaline
et uniquement l'adrénaline.
16.
Pour reprendre votre expression, avec le recul savez-vous
aujourd'hui pour quelle raison vous êtes "allé
risquer votre peau", avez-vous trouvé un début
de réponse ? Serait-ce assez proche de cette fameuse
"recherche d'adrénaline" que de supposer
que c'était une manière se prouvez aux autres
et à vous-même votre courage ?
Parfaitement, je le sais, je vous en ai fait part
plus haut. On ne peut être correspondant de guerre que
d’ailleurs si l'on a ce dégoût de cette
violence absurde qui s'abat sur des populations et qui les
écrasent , Mais pas seulement sur les populations il
y a des acteurs que l'on néglige souvent ce sont les
soldats malgré eux, coincés dans des guerres
civiles ou ils ne peuvent s'en sortir que par la folie ou
la mort.
J'ai d’ailleurs fait un sujet pour "envoyé
spécial" sur des hôpitaux psychiatriques
en ex-Yougoslavie alors que tous les médias s'axaient
sur la guerre au jour le jour s'est à dire le long
feuilleton quotidien des massacres, bombardements et autres
réjouissances, Moi je me suis intéressé
au "Stress de la Guerre" qui frappe de prés
ou de loin tous les combattants. Et j'ai pu réunir
dans la même souffrance croate, serbes et bosniaques.
Quant à l'adrénaline c'est évidemment
notre moteur pour aller plus loin plus fort, c'est indispensable,
nous avons tous peur , il n'y a que les fous qui n'ont pas
peur, et puis c'est peu être une drogue, mais quand
je saute d'un avion en chute libre j'ai aussi ma dose d'adrénaline.
Quant au courage, alors la je ne sais pas ce que cela veut
dire, dans ces situations extrêmes, on y va, ou pas,
point.
Le vrai courage, il est dans la vie quotidienne, dans la répétition
des taches et des devoirs.
17.
Y a-t-il matière à s'interroger sur l'utilité
du travail journalistique d'image, si on envisage que le correspondant
de guerre part avant tout pour se prouver quelque chose, pour
sa dose d'adrénaline ? Dans Son Livre "Je voulais
voir la Guerre" la journaliste et photographe Isabel
Ellsen écrivait il y a quelques années de cela
"Il m'a fallu remplir mon regard et mes films jusqu'à
l'écoeurement avant d'accepter l'inutilité de
ces photos".
Je pense que vous avez mal interprétez mes
propos ... .Je ne pense pas que les correspondants de guerre
partent pour se prouver quelque chose, quelque chose par rapport
à quoi ? à qui ? non je pense part contre qu'il
y a la passion de l'image, la passion du scoop, qui peut pousser
quelques-uns à aller plus loin, plus fort.
Mais il y a dans cette noble corporation les gens qui vivent
la guerre au jour le jour et d'autre qui reviennent dans leurs
hôtels quatre étoiles pour dîner entre
"confrères".
Pour
aller dans le sens d’Isabel Ellsen je dois dire que
depuis le Viêt-Nam, j'en ai fait des reportages et cela
n'a pas changé les choses, bien au contraire apparemment...
L'actualité nous le rappelle tous les jours, et que
moi qui réalise surtout dans ce genre de situation
des portraits d'hommes et, de femmes, je suis un peu désespéré
de les revoir avec leurs espérances, leurs souffrances,
me raconter leurs vies, me montrer leur courage et leur désespoir
de vivre de telles souffrances, souffrances de la mort que
l'on donne, et que l'on reçoit
18. Certains correspondants écrivent qu'à
la longue toutes les guerres et ses horreurs se ressemblent.
Ne devient-on pas insensible à cette folie humaine
à force de la côtoyer ? Portez-vous le même
regard sur les hommes qu'à vos débuts ?
Je crois que tout les hommes sont differents et réagissent
différemment .
A chaque reportage j'apprends autre chose sur l'homme , mais
attention je ne suis pas ou plus photographe , je ne fais
pas un cliché ou une séquence et puis je m'en
vais . ce n'est pas mon truc.
Moi j'essaye et cela est très difficile pour moi ,
j'essaye de me rapprocher des hommes et de les faire parler
, à moi pas à la caméra et à chaque
fois il y a une relation je ne dirais pas d'amitié
, mais une relation forte qui s'installe avec mon sujet et
c'est vraiment très difficile a vivre . Je dirai même
qu'il est très difficile de gérer ce genre de
chose, car vous avez en face de vous peu être un tueur,
ou un gas qui est complètement déstabilisé
et il est très difficile de maintenir la distance que
vous devez avoir en tant que journaliste.
C'est encore plus difficile au montage, car la il faut complètement
se couper des sentiments que l'on a pu avoir dans je le rappelle
des moments de crises extrêmes.
19.
Internet a-t-il changé votre façon de travailler
? Notamment pour la promotion de votre travail, la prise de
contact auprès des diffuseurs et l’envoi éventuel
d’images vidéo vers ces derniers ? Que manque-t-il
pour que cette plate-forme de diffusion devienne un outil
indispensable aux reporters ?
Internet à évidement changé notre travail
en ce qui concerne le contact avec nos sources. C'est pour
moi extraordinaire de pouvoir avoir des nouvelles de Mogadiscio
pratiquement en direct.
Pour les diffuseurs, je trouve vraiment que le contact par
mail n'est absolument pas intéressant , évidemment
il manque de vie et de chaleur et surtout de passion. Alors
proposé des sujets par mail non, très peu pour
moi. Par contre vous êtes sur le terrain et vous avez
des scènes qui ne peuvent rentrer dans le sujet que
vous faites, mais qui peuvent intéresser des journaux
ça oui . cependant l'envoi d'images vers de diffuseurs
par le net est trop long, impossible à bien gérer
Quant à la promotion de mon travail , je ne sais pas,
j’ai fait un site de près de cent pages, il y
avait, il y a encore quelque temps plus de cinquante vidéos
à voir, des sujets entiers de 26’ , il me semblait
intéressant de montrer ce que j’avais vu, c’est
devenu pour certains conflits un site incontournable, très
bien, mais je ne pense absolument pas que cela m’ai
aidé dans mes contacts avec les rédactions.
20.
Pourquoi selon vous, des opposants aux régimes laissent
filmer leurs troupes, leurs armes … etc. ? Ces images
pourraient renseigner les forces armées ennemies sur
leurs positions ?
Pour des simples raisons politiques, qui les poussent à
vouloir sortir de l'ombre à un moment donné.
C'est au journaliste qui fait ces images de prendre en compte
ce paramètre qui me paraît très important
21.
Quel a été pour vous la chose la plus difficile
à couvrir ?
Je vais vous raconter une histoire marante, mais qui pour
moi a été difficile, je crois que cela sera
plus drôle que les mois que j’ai passé
dans les differents hôpitaux de la planète .
C'était en 2000, étais parti au Zaïre couvrir
les combats entre les partisans de Kabila et les troupes pro
ruandaises qui étaient dans la région des grands
lacs.
J'étais coincé a Goma où les ruandais
ne voulaient pas me laisser partir vers le front qui se trouvait
à mille KMs de là... Finalement j'ai pris contact
avec des mercenaires russes qui s'occupaient du ravitaillement
des troupes en munitions via des avions-cargos. Ils m'ont
embarqué un jour, et m'ont laissé avec des caisses
de munitions dans un petit bled à 800Kms de Goma en
me disant qu'ils reviendraient me chercher dans 10 jours.
Deux mois plus tard ils n'étaient toujours pas là
et je me voyais rester à Lodgia le reste de mes jours
... Ça était très dur non seulement pour
moi mais pour ma famille... Évidemment l'avion est
revenu …...
22.
La recherche des images sensationnelles est-elle LE moteur
du reporter d’aujourd’hui ?
Oui, mais ces images d'ailleurs sont pour la plupart du temps
vide de contenu , elle n'exprime que la violence, et rien
d'autre.
23.
Quel sujet aimeriez-vous couvrir, et qui a très peu
de chance d’intéresser un diffuseur ?
J'aimerais revenir sur mon travail en Bosnie. Avec le recul
du temps , et les témoignages que je peux avoir là-bas
il y aurait beaucoup de choses à faire , mais les médias,
quels qu'ils soient, ne reviendront pas sur cette terrible
période où ils pensaient que dans cette guerre
il y avait les bons et les méchants... Comme si une
guerre civile peut se traduire en blanc et noir... plutôt
qu'en gris
24. Quels sont reporters photographes, cameraman,
dont vous appréciez le travail, quels en sont les raisons
?
Écoutez les premiers photographes auxquels je pense
sont ceux qui ont perdu leurs vies au Viêt-Nam qui seront
pour beaucoup à jamais inconnu et qui travaillaient
comme moi dans d'obscures agences de presse et qui n'ont pas
eut la chance que j'ai eue. C’est à die d’être
remarqué après avoir été blessé
de deux balles dans le ventre à Quantry pendant des
combats extrémements difficiles pour les sud-vietnamiens.
En télévision il y a un type dont j'apprécie
énormément les reportages c'est Grégoire
Deniau, il fait un boulot extraordinaire , Je ne sais pas
ce qu’est devenue Catherine Leroy Photographe à
Gama et puis il y a Christophe de Ponfilly pour qui Massoud
n’avait plus de secret, il paraît qu’il
est passé au cinéma.
25.
Comment se portent les sociétés de productions
comme "i synchro production" ?
Je peux vous parler d'i. Synchro, les autres je ne sais pas.
Moi j'ai monté I.synchro avec une amie réalisatrice
pour une seule chose : Pouvoir,faire ce que j'ai fait toute
ma vie, être indépendant, faire ce que je veux,
le monter comme je le veux et le présenter ou je veux.
Voilà c'est ainsi que, grâce à cette petite
structure, je me suis baladé pas mal en Somalie notamment
, un pays où il n'y a pas de journalistes, ou l'on
ne sort qu'accompagné de gardes du corps, et pourtant
un pays qui me plait beaucoup car il y a des sujets absolument
extraordinaires, des aventures fabuleuses à vivre par
exemple avec les Pirates qui écrèment l'océan
indien. Là on est plus prés de Monfreid que
du correspondant de guerre.
Pour revenir à cette production, je crois également
en un média qui n'est pas encore développé
c'est le DVD.rom et nous jouons la carte de deux sortes de
DVD.rom, celle du DVD.rom documentaire et celle du DVD.rom
institutionnel. C'est pour moi une nouvelle aventure...
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