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Interviews
 

Philippe Buffon
http://philippe.buffon.free.fr

Matériel: Camera Betacam, camera DV.

Légendes des visuels:
Direction Artistique Benoit Drouillat
1- Des enfants armés (Guerre du Liban, 1978).
2- La Guerre des Hotels (Guerre du Liban, 1976).
3- Les réfugiés Musulmans à Ahmadabad (Inde, 2002).
4- Bataille de Xan-Loc (guerre du Viêtnam, 1973).
5- La fuite des réfugiers vers Saigon (Guerre du Viêtnam, 1975).
6- Irak (Guerre en Irak, 2003).

 
Philippe Buffon
http://philippe.buffon.free.fr

"Le danger , je parle du vrai danger, fait partie de ce métier. Ce qui nous pousse à nous mettre dans des situations invraisemblable c’est la recherche du scoop, du document inédit, de l’image forte et cela n’est réalisable que grâce à l'adrénaline et uniquement l'adrénaline. Il y a la passion de l'image, la passion du scoop, qui peut pousser quelques-uns à aller plus loin, plus fort."
 

1. Qu’est-ce qui vous a motivé pour exercer le métier de reporter-cameraman ?
Par pur hasard, c'était en 1984, je travaillais pour le magazine Paris Match en tant que photographe pigiste régulier, et un jour, Michel Sola qui était rédacteur en chef du service Photo de Match me demande de couvrir le trafic de drogue dans le métro parisien, je me suis transformé en clochard et zonais dans les couloirs de Châtelet les Halles qui grouillaient de dealers. Un soir, j'ai emporté une caméra 8mm que j'avais acheté pour filmer ma famille. A la fin du reportage, je suis allé voir Canal+ et Eric Gilbert qui m'avait dit que c'était un scoop et que m’as demandé de le monter tout de suite. Le montage m'a vraiment séduit le commentaire m'a comblé c'est ainsi que peu à peu j'ai basculé.

2. Vous avez donc commencé par être photographe, pour une agence, un journal ?
J'ai commencé mon métier de photographe au Viêt-nam en 1972.
Pourquoi le Viêt-nam tout simplement parce qu’un de mes amis était Grand reporter dans un Hebdomadaire français et m'a proposé de partir avec lui à Saigon. Je sortais d'une expérience qui pour moi avais été difficile, ou j'avais connu la guerre de très près. Alors je suis parti la bas pour gueuler ma haine de cet état de fait :La guerre. Lâché dans Saigon, il a bien fallu survivre et travailler pour des agences qui achetaient les films que l'on ramenait du front pour quelques dollars.

3. Pourquoi ce choix de la vidéo à la photographie ?
C'était nouveau, je me lasse rapidement des choses. Or, la photo ne m'apportait plus à ce moment la jouissance que j'en attendais.

4. Ne pas reconnaît-on un ancien photographe à sa manière d'aborder le cadrage dans ses plans ?
Oui, un photographe rentre dans l'action au grand angle, la plupart du temps, c'est par exemple ce que je fais en camera le plus souvent possible. Pour moi la caméra doit être la plus mobile donc il faut utiliser les plans larges, les panneaux, tout ce que nous pouvons trouver pour animer encore plus l'image. Je suis un amoureux de l'image en action.

5. De quelle manière avez-vous appris le métier ?
Sur le tas, comme la photographie d'ailleurs. J'ai commencé à appliquer mes idées de reportages à la vidéo avec toujours le sens de l'image, au grand angle, près des choses et des gens, comme en photo, mais là il y avait en plus les interviews à faire puis le montage et la distribution.
C'est ainsi que j'ai créé avec une amie ma première boîte de production. Nous avions comme clients principaux le magazine reporter de Patrick de Carolis avec lequel nous avons beaucoup collaboré sur des sujets internationaux et français.

6. Le métier de cameraman de reportage a-t-il beaucoup évolué depuis vos débuts ? Quels en sont les changements principaux?
Je suis avant tout journaliste, puis cameraman , puis sondier, je suis une équipe à moi tout seul.
Oui heureusement ce métier à changé grâce aux nouvelles technologies comme les caméras dvcam qui ont profondément transformé notre métier pour deux raisons principales :
- Leurs prix qui nous rendent possible maintenant de nous balader sans risques ou presque dans le monde entier, non pas avec sur l'épaule une caméra de 40.000 euros mais de 3000 euros, ce qui change considérablement les choses .
En Bosnie, je me suis fait voler une bétacam, notre production n'était pas assurée contre ces risques de guerres, nous avons failli déposer le bilan...
D'autre part ces matériels sont légers et presque invisibles ce qui me permet d'aller dans des pays où jamais je n'aurai pu aller avec un autre matériel.

7. Avant tout journaliste ou « rapporteur » d’images ?
Je suis avant tout journaliste, quand on a le sujet, 80% du travail est réalisé, il ne reste plus qu'à aller sur le terrain.

8. Comment se portent vos choix sur tels ou tels sujets ?
Je cherche des sujets qui n'ont jamais été faits en télé. Il faut lire beaucoup, regarder tous les jours les dépêches d'agences sur des pays où vous avez plus ou moins des contacts et puis surtout un bon carnet d'adresse.

9. De quelle manière préparez-vous vos sujets, avant le terrain ?
Il faut chercher le contact qui vous mènera là ou vous voulez aller. C'est le plus difficile, mais aussi le plus intéressant. Ce sont des recherches qui peuvent durer un an ou deux pour certains sujets. Par exemple y a trois ans, je voulais aller voir l'armée du Seigneur qui est basée au sud Soudan, je viens juste d'avoir un contact ..... J'avais posé des jalons avec différentes personnes et pour des raisons politiques sans doute, cela se débloque...

10. Décidez-vous du format du reportage avant, ou après l’enquête sur le terrain ?
Non ce n'est pas possible , je pars évidemment pour un 26' au minimum, mais je peux très bien ne rien rapporter, ou tomber sur des choses exceptionnelles qui feront que cela sera un ou deux 52'

11. Un reportage filmé vous semble-t-il plus « parlant » qu’un reportage photographié ?
Non, la photo de reportage ne peut être que très parlante, mais le plus souvent dans la presse, la photo vient en appoint d'un texte... Dans un reportage vidéo, vous avez le choc de l'image, du son et le commentaire qui vient en appui pour expliquer, c'est un tout...

12. Travaillez-vous en équipe, en post-production, sur le terrain ?
Je monte mes sujets, je tourne tout seul, mais j'ai besoin d'un avis extérieur, car quand on revient, on est souvent trop dans le sujet, l'on manque de recul et cela c'est très important. C'est donc ces avis extérieurs qui vous font orienter votre montage pour une meilleure compréhension du sujet et pour ne pas s'arrêter à des choses qui vous paraissaient importantes mais finalement ne sont que des sensations que vous avez eu qui sont certes importantes pour vous mais qui n'intéressent pas le téléspectateur.

"Il faut chercher le contact qui vous mènera là ou vous voulez aller. C'est le plus difficile, mais aussi le plus intéressant. Ce sont des recherches qui peuvent durer un an ou deux pour certains sujets."

13. Quels conseils donneriez-vous à un étudiant en école de journalisme désirant embrasser une carrière de cameraman de terrain ?
Je ne sais pas, j'avais amené en Bosnie un stagiaire qui voulait absolument faire de reportages de guerre. Il a craqué, c'était compréhensible, je ne sais pas, il faut avant tout savoir pourquoi vous voulez aller risquer votre peau.... Ceux qui disent que c'est pour enfin ramener la vérité me font doucement rigoler .....

14. Quelles sont les qualités et compétences essentielles du métier de reporter-cameraman ?
Il faut savoir gérer le danger, mais ce n'est qu'avec l'expérience que l'on peut le faire.
Le reste n’est qu’un ensemble d’automatisme qui fait que vous arrivez à capter la bonne image au bon moment, mais pour cela il faut rester lucide et psychologue.

15. Le danger est-il inhérent au métier ? Qu’est-ce qui pousse un reporter de guerre à se mettre dans des situations de risque ?
Le danger , je parle du vrai danger , fait partie de ce métier.
Ce qui nous pousse à nous mettre dans des situations invraisemblable c’est la recherche du scoop, du document inédit, de l’image forte et cela n’est réalisable que grâce à l'adrénaline et uniquement l'adrénaline.

16. Pour reprendre votre expression, avec le recul savez-vous aujourd'hui pour quelle raison vous êtes "allé risquer votre peau", avez-vous trouvé un début de réponse ? Serait-ce assez proche de cette fameuse "recherche d'adrénaline" que de supposer que c'était une manière se prouvez aux autres et à vous-même votre courage ?
Parfaitement, je le sais, je vous en ai fait part plus haut. On ne peut être correspondant de guerre que d’ailleurs si l'on a ce dégoût de cette violence absurde qui s'abat sur des populations et qui les écrasent , Mais pas seulement sur les populations il y a des acteurs que l'on néglige souvent ce sont les soldats malgré eux, coincés dans des guerres civiles ou ils ne peuvent s'en sortir que par la folie ou la mort.

J'ai d’ailleurs fait un sujet pour "envoyé spécial" sur des hôpitaux psychiatriques en ex-Yougoslavie alors que tous les médias s'axaient sur la guerre au jour le jour s'est à dire le long feuilleton quotidien des massacres, bombardements et autres réjouissances, Moi je me suis intéressé au "Stress de la Guerre" qui frappe de prés ou de loin tous les combattants. Et j'ai pu réunir dans la même souffrance croate, serbes et bosniaques.

Quant à l'adrénaline c'est évidemment notre moteur pour aller plus loin plus fort, c'est indispensable, nous avons tous peur , il n'y a que les fous qui n'ont pas peur, et puis c'est peu être une drogue, mais quand je saute d'un avion en chute libre j'ai aussi ma dose d'adrénaline. Quant au courage, alors la je ne sais pas ce que cela veut dire, dans ces situations extrêmes, on y va, ou pas, point.
Le vrai courage, il est dans la vie quotidienne, dans la répétition des taches et des devoirs.

17. Y a-t-il matière à s'interroger sur l'utilité du travail journalistique d'image, si on envisage que le correspondant de guerre part avant tout pour se prouver quelque chose, pour sa dose d'adrénaline ? Dans Son Livre "Je voulais voir la Guerre" la journaliste et photographe Isabel Ellsen écrivait il y a quelques années de cela "Il m'a fallu remplir mon regard et mes films jusqu'à l'écoeurement avant d'accepter l'inutilité de ces photos".
Je pense que vous avez mal interprétez mes propos ... .Je ne pense pas que les correspondants de guerre partent pour se prouver quelque chose, quelque chose par rapport à quoi ? à qui ? non je pense part contre qu'il y a la passion de l'image, la passion du scoop, qui peut pousser quelques-uns à aller plus loin, plus fort.
Mais il y a dans cette noble corporation les gens qui vivent la guerre au jour le jour et d'autre qui reviennent dans leurs hôtels quatre étoiles pour dîner entre "confrères".

Pour aller dans le sens d’Isabel Ellsen je dois dire que depuis le Viêt-Nam, j'en ai fait des reportages et cela n'a pas changé les choses, bien au contraire apparemment... L'actualité nous le rappelle tous les jours, et que moi qui réalise surtout dans ce genre de situation des portraits d'hommes et, de femmes, je suis un peu désespéré de les revoir avec leurs espérances, leurs souffrances, me raconter leurs vies, me montrer leur courage et leur désespoir de vivre de telles souffrances, souffrances de la mort que l'on donne, et que l'on reçoit

18. Certains correspondants écrivent qu'à la longue toutes les guerres et ses horreurs se ressemblent. Ne devient-on pas insensible à cette folie humaine à force de la côtoyer ? Portez-vous le même regard sur les hommes qu'à vos débuts ?
Je crois que tout les hommes sont differents et réagissent différemment .
A chaque reportage j'apprends autre chose sur l'homme , mais attention je ne suis pas ou plus photographe , je ne fais pas un cliché ou une séquence et puis je m'en vais . ce n'est pas mon truc.
Moi j'essaye et cela est très difficile pour moi , j'essaye de me rapprocher des hommes et de les faire parler , à moi pas à la caméra et à chaque fois il y a une relation je ne dirais pas d'amitié , mais une relation forte qui s'installe avec mon sujet et c'est vraiment très difficile a vivre . Je dirai même qu'il est très difficile de gérer ce genre de chose, car vous avez en face de vous peu être un tueur, ou un gas qui est complètement déstabilisé et il est très difficile de maintenir la distance que vous devez avoir en tant que journaliste.
C'est encore plus difficile au montage, car la il faut complètement se couper des sentiments que l'on a pu avoir dans je le rappelle des moments de crises extrêmes.

19. Internet a-t-il changé votre façon de travailler ? Notamment pour la promotion de votre travail, la prise de contact auprès des diffuseurs et l’envoi éventuel d’images vidéo vers ces derniers ? Que manque-t-il pour que cette plate-forme de diffusion devienne un outil indispensable aux reporters ?
Internet à évidement changé notre travail en ce qui concerne le contact avec nos sources. C'est pour moi extraordinaire de pouvoir avoir des nouvelles de Mogadiscio pratiquement en direct.
Pour les diffuseurs, je trouve vraiment que le contact par mail n'est absolument pas intéressant , évidemment il manque de vie et de chaleur et surtout de passion. Alors proposé des sujets par mail non, très peu pour moi. Par contre vous êtes sur le terrain et vous avez des scènes qui ne peuvent rentrer dans le sujet que vous faites, mais qui peuvent intéresser des journaux ça oui . cependant l'envoi d'images vers de diffuseurs par le net est trop long, impossible à bien gérer
Quant à la promotion de mon travail , je ne sais pas, j’ai fait un site de près de cent pages, il y avait, il y a encore quelque temps plus de cinquante vidéos à voir, des sujets entiers de 26’ , il me semblait intéressant de montrer ce que j’avais vu, c’est devenu pour certains conflits un site incontournable, très bien, mais je ne pense absolument pas que cela m’ai aidé dans mes contacts avec les rédactions.

20. Pourquoi selon vous, des opposants aux régimes laissent filmer leurs troupes, leurs armes … etc. ? Ces images pourraient renseigner les forces armées ennemies sur leurs positions ?
Pour des simples raisons politiques, qui les poussent à vouloir sortir de l'ombre à un moment donné. C'est au journaliste qui fait ces images de prendre en compte ce paramètre qui me paraît très important

21. Quel a été pour vous la chose la plus difficile à couvrir ?
Je vais vous raconter une histoire marante, mais qui pour moi a été difficile, je crois que cela sera plus drôle que les mois que j’ai passé dans les differents hôpitaux de la planète .
C'était en 2000, étais parti au Zaïre couvrir les combats entre les partisans de Kabila et les troupes pro ruandaises qui étaient dans la région des grands lacs.
J'étais coincé a Goma où les ruandais ne voulaient pas me laisser partir vers le front qui se trouvait à mille KMs de là... Finalement j'ai pris contact avec des mercenaires russes qui s'occupaient du ravitaillement des troupes en munitions via des avions-cargos. Ils m'ont embarqué un jour, et m'ont laissé avec des caisses de munitions dans un petit bled à 800Kms de Goma en me disant qu'ils reviendraient me chercher dans 10 jours. Deux mois plus tard ils n'étaient toujours pas là et je me voyais rester à Lodgia le reste de mes jours ... Ça était très dur non seulement pour moi mais pour ma famille... Évidemment l'avion est revenu …...

22. La recherche des images sensationnelles est-elle LE moteur du reporter d’aujourd’hui ?
Oui, mais ces images d'ailleurs sont pour la plupart du temps vide de contenu , elle n'exprime que la violence, et rien d'autre.

23. Quel sujet aimeriez-vous couvrir, et qui a très peu de chance d’intéresser un diffuseur ?
J'aimerais revenir sur mon travail en Bosnie. Avec le recul du temps , et les témoignages que je peux avoir là-bas il y aurait beaucoup de choses à faire , mais les médias, quels qu'ils soient, ne reviendront pas sur cette terrible période où ils pensaient que dans cette guerre il y avait les bons et les méchants... Comme si une guerre civile peut se traduire en blanc et noir... plutôt qu'en gris

24. Quels sont reporters photographes, cameraman, dont vous appréciez le travail, quels en sont les raisons ?
Écoutez les premiers photographes auxquels je pense sont ceux qui ont perdu leurs vies au Viêt-Nam qui seront pour beaucoup à jamais inconnu et qui travaillaient comme moi dans d'obscures agences de presse et qui n'ont pas eut la chance que j'ai eue. C’est à die d’être remarqué après avoir été blessé de deux balles dans le ventre à Quantry pendant des combats extrémements difficiles pour les sud-vietnamiens.
En télévision il y a un type dont j'apprécie énormément les reportages c'est Grégoire Deniau, il fait un boulot extraordinaire , Je ne sais pas ce qu’est devenue Catherine Leroy Photographe à Gama et puis il y a Christophe de Ponfilly pour qui Massoud n’avait plus de secret, il paraît qu’il est passé au cinéma.

25. Comment se portent les sociétés de productions comme "i synchro production" ?
Je peux vous parler d'i. Synchro, les autres je ne sais pas.
Moi j'ai monté I.synchro avec une amie réalisatrice pour une seule chose : Pouvoir,faire ce que j'ai fait toute ma vie, être indépendant, faire ce que je veux, le monter comme je le veux et le présenter ou je veux. Voilà c'est ainsi que, grâce à cette petite structure, je me suis baladé pas mal en Somalie notamment , un pays où il n'y a pas de journalistes, ou l'on ne sort qu'accompagné de gardes du corps, et pourtant un pays qui me plait beaucoup car il y a des sujets absolument extraordinaires, des aventures fabuleuses à vivre par exemple avec les Pirates qui écrèment l'océan indien. Là on est plus prés de Monfreid que du correspondant de guerre.
Pour revenir à cette production, je crois également en un média qui n'est pas encore développé c'est le DVD.rom et nous jouons la carte de deux sortes de DVD.rom, celle du DVD.rom documentaire et celle du DVD.rom institutionnel. C'est pour moi une nouvelle aventure...

 
© 2006, 2006 tous droits réservés PHILIPPE BUFFON

 
 
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