1.
Pouvez-vous nous décrire en parallèle, à
la fois votre cursus scolaire et votre évolution graphique
? Ce qui vous a donné envie de faire ce métier.
Je vivais dans le midi, à cette époque je prenais
des cours de dessin par correspondance. J’ai fait cela
pendant 4 ans, le temps de bien apprendre les bases. Parallèlement,
je m’essayais à la BD et j’ai publié
mes premiers dessins dans le fanzine : " L’Explosif
".
Puis, à 18 ans, je suis venu à Paris, j’ai
rencontré Claude Moliterni qui m’a présenté
à René Goscinny, lequel m’a engagé
aux éditions Dargaud, en tant qu’assistant de
Morris. Je travaillais pour le merchandising, le dessin animé,
enfin, tous les produits dérivés Lucky Luke.
Quant à ce qui m’a donné l’envie
de faire ce métier, et bien je pense que ce sont les
nombreux artistes qui m’ont fait rêver étant
enfant qui m’ ont amené à essayer d’en
faire autant !
2.
Vous sentez-vous plus un dessinateur de heroic fantasy, de
sciences fictions un auteur de comics ou tout simplement de
bande dessinée ?
C’est
simplement une question de moment, je suis tour à tour,
l’un ou l’autre !
Même si cela reste du dessin, il y a une différence
essentielle : la BD est beaucoup plus difficile à appréhender,
il faut maîtriser le découpage, savoir raconter
une histoire en définitive mettre en scène.
La BD exige une réelle discipline et de la rigueur
dans son travail et beaucoup de patience.
Il faut de longs mois avant de voir le résultat en
album.
L'illustration peut être abordée plus légèrement,
il suffit d'avoir une idée et de la développer
graphiquement. Les couvertures que je réalise pour
SEMIC ou MARVEL me permettent de donner ma vision sur une
multitude de personnages qui m'ont fait rêver lorsque
j'étais jeune, c'est en quelque sorte un hommage rendu
à tous ces auteurs.
Quant aux couvertures de romans, ce qui est passionnant, est
de mettre en image un passage de l’histoire ou de synthétiser
le roman.
3. Quels sont les artistes, les styles, les courants
artistiques, les œuvres qui vous ont inspirés
dans votre jeunesse et encore aujourd’hui ?
À 10-13 ans, je lisais Zembla , Akim, Blek
le Roc, Kiwi, Captain Swing, etc… Et puis, à
14 ans, un ami m’a mis entre les mains les Fantastic
Four de Kirby. J’ai été déstabilisé
par le dessin, je le trouvais bizarre, il ne correspondait
pas aux critères auxquels je m’étais habitué,
et en plus cette BD était en 2 couleurs ! Mais, mais…
Au bout d’un moment, je me suis retrouvé scotché
par l’ambiance de Kirby, et de ses étranges personnages.
J’étais comme aspiré dans son univers,
et j’ai été conquis. Avec le recul, je
me rends compte que ce qui m’avait subjugué,
c’était la sobriété, l’efficacité,
l’énergie de son dessin, et le destin extraordinaire
de ses héros.
Plus tard, j’ai découvert " Enemy Ace "
et " Sergent Rock " de Joe Kubert (Si on retrouve
un certain type d’avions dans Robur ce n’est pas
par hasard). Dans le tome 2 de Robur, je fais un autre clin
d’œil à Kubert.
Il y a aussi le phénoménal John Buscema et son
Silver Surfer et son Conan. Au sujet de Surfer, il y avait
une dimension spirituelle que je ne comprenais pas quand j’étais
gamin, mais qui m’attirait, je sentais que c’était
différent. Le message allait plus loin que l’incontournable
règlement de compte entre bons et méchants.
Quelques années plus tard je suis tombé par
hasard, sur les œuvres de Frazetta. Là, évidemment
ce fut le choc !
Giraud, aussi bien sûr. Ce qui m’impressionne
surtout chez lui, c’est son éclectisme, son côté
touche à tout, il adopte des styles très différents
et tout est toujours d’une grande qualité.
J’ai une grande admiration pour Uderzo, aussi. J’ai
eu quelques-uns de ses originaux entre les mains et j’ai
pris une "claque" : Avec la publication en album,
on ne peut se rendre compte de la maîtrise de son incroyable
dessin. Cela vient de la réduction, car l’encrage,
lui, était exceptionnel. Je l’ai vu dessiner,
c’était vraiment étonnant. Uderzo est
l’un des rares dessinateurs à pouvoir travaillait
dans des styles totalement différents.
Je voudrais rajouter Druillet, pour son univers. À
14 ans, j’achetais tous les jeudis " Pilote "
pour Druillet, Giraud et Gotlib !
Il ne faudrait pas oublier Cheret, avec "Rahan".
Il y en a bien d’autres, difficile de tous les énumérer…
4.
Qu’est-ce qui vous inspire aujourd’hui dans la
vie de tous les jours, dans le monde qui vous entoure ?
Cela
peut-être tout… Même un infime détail!
5.
Quels sont vos dessinateurs contemporains préférés
?
Frazetta,
Buscema, Kubert, Cheret, Alex Raymond, Giraud, Uderzo, Druillet,
Gotlib, Loisel, tous m'ont fait rêver !
6.
Quelle est la part de travail avec les techniques traditionnelles
et numériques dans vos réalisations ?
Le
dessin est toujours réalisé sur papier, l’encrage
est fait aux pinceaux à l’encre de chine, le
numérique intervient depuis une dizaine d’années
pour la couleur et bien sûr pour la 3D
7.
Quelle est votre méthode de travail : Effectuez-vous
un grand nombre de recherches graphiques autour d’une
idée avant d’arriver à un résultat
satisfaisant, où l’illustration s’impose-t-elle
d’elle même dans votre esprit avant de passer
à l’étape de la réalisation ?
Généralement
l’idée s’impose rapidement, la difficulté
est de réduire la différence entre ce à
quoi j’ai pensé et la réalisation sur
« papier »
En cours de travail, des idées complémentaires
surgissent et je les ajoute si cela apporte à l’illustration
finale. L’important est d’inclure ou d’enlever
tout ce qu’il faut pour que le message, la clarté
de l’illustration s’impose.
La documentation est aussi un élément important
avant d’entreprendre une illustration qui doit refléter
« une certaine réalité », elle peut
être également le point de départ d’une
vision plus imaginative.
Quant à la BD, c’est un travail d’équipe
avec le scénariste, j’ai besoin d’avoir
confiance en lui, de l’admirer pour me plonger à
fond dans le dessin. Comme c’est un travail de longue
haleine, il vaut mieux être sur la même longueur
d’ondes.
8.
Quelles sont les principales étapes de création
dans votre travail (de la recherche documentaire au support
final) ? Passez-vous par une étape papier (croquis,
dessins préparatoires) ?
Pour
la série Robur, à partir du synopsis, j'élabore
un story-board - découpage très rapide afin
de voir si la ligne narrative est bonne, nous en discutons
avec JML, je précise mon dessin, je passe à
l’encrage et la mise en place de la typographie, JML
venant de finaliser les dialogues, je scanne le tout et je
travaille la couleur sur informatique - les vaisseaux et d’autreséléments
du décor sont essentiellement réalisés
en 3D.
Pour
notre nouvelle série, « Double Gauche »
Éric Corbeyran (le scénariste) et moi avons
collaboré naturellement. Après avoir lu son
synopsis, je lui soumettais des idées qu’il intégrait
quand cela enrichissait l’histoire. Il écrit
son scénario avec descriptifs des scènes et
dialogues. Puis je lui envoie un story, mais cette fois-ci
avec les textes qu’il avait déjà rédigés,
et au vu de cette étape, nous affinons ou les dessins
ou les dialogues. Ensuite vient l’encrage (retracer
le dessin (crayon) aux pinceaux et encre de chine), le scannage
des planches puis la mise en couleurs.
9. Vous avez été pendant 4 ans, l’assistant
de Morris l’auteur de Lucky Luke, Qu’avez-vous
appris à travailler à ses côtés
?
Ces
4 années passées à travailler avec Morris
m'ont beaucoup appris. Je me souviens de lui comme d’un
homme charmant et toujours prêt à me donner le
bon conseil au bon moment, tout cela avec beaucoup de gentillesse
et... son fameux "noeud pap" autour du cou !
J'étais loin de m'imaginer tout ce qu'il fallait savoir
pour prétendre à la publication. Et puis, en
travaillant au studio artistique Dargaud avec d'autres pros,
comme Marcel Uderzo le frère d'Albert, Gilles Chaillet,
j'ai eu la possibilité d'apprendre comment encrer correctement
un crayonné, à calibrer les textes, ( à
l'époque il n'y avait pas d'informatique), à
composer de belles maquettes, à peindre la couleur
sur les "Bleus", bref, toutes les exigences du travail
professionnel...
10. Quels souvenirs avez-vous gardé de l’époque
Pilote ?
Mes
premières planches publiées étaient en
noir et blanc, c’était des histoires en 4 pages,
d’astronautes perdus dans l’espace… Notre
regretté Guy Vidal en était le rédacteur
en chef à cette époque…
J'ai eu la chance aussi de rencontrer beaucoup de nos grands
auteurs à la rédaction du journal Pilote, Albert
Uderzo, Giraud, Meziere, Loisel, Bilal, Gotlib, Reizer, Mandrika,
Alexis, Blanc Dumont, Fred, Bretecher, Greg, et bien d'autres...
quant à 18 ans, on rencontre tant de talents, cela
laisse forcément de beaux souvenirs !
"La
BD exige une réelle discipline et de la rigueur dans
son travail et beaucoup de patience."
11.
Vous réalisez également un nombre important
d’illustrations publicitaires (Malabar, Les fêlés
de Lustucru, La Pie qui Chante, Banania et quelques autres),
une branche de l’illustration artistiquement assez mal
vue, souvent considérée par beaucoup d’artistes
graphique comme un simple travail alimentaire. Art à
part entière ou un travail purement alimentaire ?
Vieux
débat ! Est-ce que le travail de commande, comme la
pub est de l’Art ? Franchement, je ne me pose pas la
question. Ce qui est important pour moi est de bien comprendre
ce que demande un directeur artistique et d’y répondre
le mieux possible et même, d’aller au-delà
de ses espérances. Lorsqu’il me dit, c’est
« ça » que je voyais, j’en retire
une immense satisfaction ! Et puis je me suis rendu compte
que le travail de commande développe l’humilité
et l’abnégation et finalement m’a permis
de mieux me connaître. Humainement parlant c’est
une riche expérience de se confronter à d’autres
caractères et tempéraments. D’un point
de vue technique, lorsque qu’un éditeur me propose
de réaliser une couverture, c’est exactement
la même chose que de répondre à une offre
de création de personnages ou d’illustrations
pour une pub. Par contre, il y a certains produits pour lesquels
je refuse catégoriquement de travailler…Question
d’éthique.
12.
Passe ton facilement d’un univers « fantastique
assimilé à de la bande dessinée pour
adultes au monde « cartooniste » (je fais références
aux dessins animés de Scarlette, Totally Spies et Bleck
entre autres et au clip de Daddy Dj)? Cela fait-il appel à
la même inspiration ?
L'animation
est un tout autre monde que la BD, avec d'autres règles,
d'autres impératifs techniques, d'autres enjeux économiques.
Mais le travail reste le même, il faut que le dessin
ou l'illustration correspondent à la demande - n'oublions
pas que c'est un travail de commande - même si, l'interprétation
de cette commande reste personnelle. Travailler avec ces contraintes
est un excellent exercice, il faut prendre le point de vue
des producteurs, ce qui implique de chercher et trouver des
solutions auxquelles on ne pense pas au premier abord.
Plus tard je suis passé de character designer à
la fonction de directeur artistique, et puis à celle
de réalisateur de film d’animation publicitaire
et de vidéo clips.
Tout ceci est un travail d'équipe avec son lot de concessions,
mais aussi d'échanges fructueux.
Ce qui me semble très important aussi, c'est d'être
"organisé"!
Oui, je sais, cela paraît être une qualité
qui est aux antipodes de l'état d'esprit de l'artiste,
pourtant c'est une aptitude qu'il faut développer si
l'on veut porter plusieurs casquettes !
À chacun de trouver l'organisation qui lui convient
le mieux.
13.
En quoi consiste le travail de création de personnages
dans le monde de l’animation ?
Essentiellement,
donner vie au caractère des personnages définis
par le ou les scénaristes de la série en préparation.
La contrainte étant que cela plaise aussi aux producteurs.
Une fois le personnage accepté, il faut ensuite le
dessiner sous tous les angles (model sheet) pour montrer aux
animateurs comment l’animer. De plus il faut mettre
en place une charte couleurs et d’expressions du personnage
en question.
14.
Qu’est ce qu’il se passe dans la tête d’un
dessinateur, aussi expérimenté soit-il, lorsque
Marvel lui commande une couverture de Conan, ou que l’on
apprend que l’on a été choisi pour dessiner
un album "Tex Avery" ?
Pour
Conan, cela a été une belle surprise, j’ai
grandi en lisant ses aventures dessinées par le grand
John Buscema, entre autres, alors pouvoir donner ma vision
de Conan, quel pied ! La même chose pour Droopy, je
ne ratais jamais une animation de Tex Avery à la TV,
étant gosse.
15. En règle générale un illustrateur
de couvertures de romans, lit-il ces derniers avant, afin
que son illustration soit la plus représentative du
contenu ?
Quand
cela est possible, oui. Mais souvent les contraintes de parution
ne le permettent pas. Je discute alors avec la ou le directeur
éditorial pour comprendre le roman et faire déjà
des propositions qui se concrétisent par un rough.
Il m’arrive aussi de parler du roman avec son auteur,
c’est ce que je préfère, car après
tout, mon travail est au service du texte… C’est
pour cela que j’apprécie la réalisation
de couverture, c’est de l’illustration par définition
! Et puis, lorsque l’auteur me dit qu’il est satisfait,
c’est pour moi la plus belle des récompenses.
16.
Avez-vous des envies, des rêves, des projets artistiques
? Pouvez-vous nous en parler ?
Principalement
la nouvelle série BD qui va paraître aux Éditions
Dargaud en Mai-Juin 2006, dont mon ami Éric Corbeyran
assure le scénario, «Double Gauche» ! Cette
série est totalement différente de Robur, tant
par le dessin que par l’histoire.
Une autre BD en collectif, pour Janvier 07, toujours chez
Dargaud.
Et bien sûr pas mal de couvertures de romans ou magazines
SF et HF.
17.
Si vous aviez quelques précieux conseils à donner
à un ou une jeune artiste qui désire travailler
dans le milieu de la création graphique, lesquels seraient-ils?
BD,
livres, musiques, cinéma essayez tout ce que vous pouvez,
vous découvrirez sûrement quelque chose que vous
ne soupçonnez pas encore.
À un jeune dessinateur - tous les métiers artistiques
sont difficiles à aborder car il y a plus qu'ailleurs
"la critique". Une critique par définition
est, subjective, trop souvent pour l'artiste en herbe, elle
devient objective. Il faut donc se "blinder" et
discerner le vrai du faux. "Faire ses gammes", apprendre
et comprendre les bases du dessin et de la couleur sont essentiels.
Lorsque que l'on parvient enfin à créer ses
propres règles, on est alors sûr d'avoir franchi
une étape importante. Bien entendu, certains sont plus
doués que d'autres, mais seul le travail peut engendrer
une réussite durable... il y a donc espoir pour tous.
J’espère que cette interview leur aura appris
quelque chose d’intéressant.
En
dernier lieu, je leur souhaite de garder le plus longtemps
possible leur âme d’enfant, leurs rêves…
De regarder loin devant, et de faire ce qui les rend le plus
heureux.
18.
Pour un peu mieux connaître votre univers culturel pourriez-vous
nous faire part de vos films ou réalisateurs préférés
? Quels livres, auteurs lisez-vous ? Quel style de musique
écoutez-vous ?
Riddley
Scott, Clint Eastwood, Redford, Spielberg, Terry Gilliam,
Hitchcock., Besson, pour les réalisateurs, il y en
a d’autres bien sûr !
Pour la musique, les vieux standards, pas mal de classique,
rock, jazz…
19.
Quelle est votre configuration ? Mac, Pc, les logiciels que
vous utilisez ?
Mac
pour la 2D, et PC pour la 3D, les deux en réseau !
Photoshop et Painter pour retrouver les sensations de la peinture
traditionnelle…
|