1.
Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste votre métier
? Quel est le rôle du D.A dans la réalisation
d’un projet ? Où commence-t-il où s’arrête-t-il
?
C’est la question la plus difficile. Le directeur artistique
est chargé avec ses designers de mettre en œuvre
un concept créatif, d’en trouver la plus juste
expression graphique et d’en assurer la cohésion
jusqu’à la mise en ligne du site. Les meilleurs
créatifs sont ceux qui maîtrisent plusieurs disciplines
: cela peut aller de la conception à la technique (développement
flash par exemple). Cela permet de repousser plus aisément
les limites de la créativité. Le directeur artistique
est également en contact direct avec le client lors
des briefs, soutenances et débriefs de projets ou sur
des compétitions. C’est un intervenant autonome
mais qui a énormément besoin de s’appuyer
sur le chef de projet, les consultants ergonomes et marketing,
les designers à qui il peut déléguer
une grande partie de la production.
2.
Qu’est-ce qui vous a donné envie d’exercer
le métier de D.A ?
Au début, dans la première agence où
j’ai travaillé, j’ai découvert les
métiers en touchant un peu à tout. J’ai
regardé travailler la directrice artistique, c’est
la démarche qui m’a semblée la plus proche
de ce à quoi j’aspirais : créer du sens
formel à partir d’un contenu.
3.
Quelles sont les qualités essentielles d’un D.A
et les compétences requises pour le devenir ?
Il n’y a pas de généralité. Chez
SQLI agency, l’agence dans laquelle je travaille, les
D.A. sont très complémentaires parce que très
différents. La diplomatie est importante, l’écoute
évidemment, la capacité à rebondir rapidement
sur de nouvelles idées, à travailler énormément,
à s’inspirer, à disposer d’une culture,
pas uniquement graphique, très solide. Et enfin, à
savoir dissocier l’affectif du reste dans le travail.
4.
Pourriez vous brièvement nous présenter votre
cursus scolaire et parcours professionnel ?
J’ai un DEUG de Lettres Appliquées, une licence
de Lettres Modernes, et une maîtrise de littérature
française. J’ai commencé ma carrière
en concevant des campagnes en ligne de A à Z, chez
Business Lab. Puis chez Himalaya, j’ai beaucoup travaillé
en avant-vente et sur plusieurs projets phares de l’agence.
En tant que freelance, j’ai collaboré avec les
principales agences du marché et des annonceurs comme
Total, Société Générale, L’Oréal,
l’ESSEC. Depuis 2005, je suis directeur artistique senior
chez SQLI agency où je travaille pour Monoprix, Groupama,
Printemps, Renault.
5.
Quels conseils donneriez-vous à un graphistes désirant
devenir D.A ?
De prendre l’initiative, de ne pas attendre que les
responsabilités viennent à eux toutes seules.
De travailler, évidemment, mais surtout de ne pas avoir
peur du client ! Il faut être désireux d’échanger
avec les clients, de les conseiller et pas de se cacher derrière
ses créations.
6.
Un D.A est-il obligatoirement issu d’une formation de
création graphique ?
Ce qui caractérise notre milieu, le design interactif,
c’est la grande ouverture laissée sur les parcours
des créatifs. Beaucoup ont certes fait des écoles
d’art appliqué, mais dans d’autres domaines
que le graphisme (stylisme, architecture…). Pour ma
part, j’ai une maîtrise de littérature
française, ce qui fait qu’avant d’être
D.A. j’étais concepteur-rédacteur. La
dimension pluridisciplinaire est très importante dans
notre domaine. Cela dit, les formations spécifiques
se sont développées depuis 5 ans, construisant
les métiers de manière différente.
7.
Travaillez-vous toujours avec la même équipe
de graphistes et développeurs ?
Les équipes projets sont variables, chaque compétence
étant apportée si elle est pertinente par rapport
à la problématique du client. Dans l’agence
où je travaille, nous commençons à cultiver
l’esprit d’équipes structurées autour
du D.A., mais uniquement pour les designers. L’important
sur tous les types de projets, c’est que l’historique
soit suivi pour un même client, surtout par le D.A.
8.
Comment se porte votre choix sur tel ou tel graphiste pour
tel ou tel projet ?
Le choix des profils s’effectue en fonction des dispositions
de chacun et de ses disponibilités. Certains designers
sont plus à l’aise avec certaines problématiques
ou secteurs ou types de sites.
9.
Le rôle des graphistes est de donner vie aux idées
du D.A. Vous arrive-t-il de porter la double casquette dans
un projet, celle de D.A et celle de graphiste (ou infographiste)
au sein de l’équipe dont vous avez la charge
?
Oui, même si cela arrive de moins en moins car je gère
une demi douzaine de projets simultanément. Un directeur
artistique dans le web a vocation à produire, mais
c’est vrai aussi que dans les grosses structures nous
avons tendance à déléguer ce qui peut
l’être. Cela dit, l’idée de pouvoir
suivre opérationnellement un projet de A à Z
est importante pour un D.A., car il est plus facile de lui
donner une forte cohérence.
10.
Vous êtes depuis peu passé du statut de D.A d’agence
à celui de D.A indépendant, quelles en sont
les différences essentielles ?
L’enjeu principal était pour moi d’intégrer
une agence suffisamment importante pour travailler et échanger
avec d’autres directeurs artistiques, faire évoluer
ma façon de travailler, pouvoir me positionner encore
davantage sur des projets d’envergure. En freelance
comme en agence, il faut être prêt à beaucoup
travailler, mais le rythme est différent, plus soutenu
en agence. En freelance, tout en travaillant beaucoup, je
pouvais aménager des périodes de repos entre
de gros projets. En agence, les interactions entre les intervenants
(nombreux) d’un projet rendent parfois le projet plus
complexe à gérer.
11.
Un D.A doit-il obligatoirement apprécier les travaux
des graphistes qui sont sous sa direction ?
Non, pour ma part je rationnalise énormément
les jugements esthétiques que je pourrais émettre
sur les travaux des designers de mon agence. L’appréciation
est même dangereuse, car elle introduit une part de
subjectivité et d’intuition dans le travail créatif
qui ne sont pas pertinentes au regard des objectifs, des cibles,
du concept sur lesquels nous travaillons. Il faut ramener
tout en contexte pour apprécier et juger le travail
d’un designer, qu’il soit D.A. ou graphiste. Le
D.A. est là avant tout pour imprimer un concept créatif
et aussi pour faire en sorte que le designer développe
le mieux son idée. Chez nous, les designers ne sont
pas des éxécutants, on leur demande d’être
de véritables créatifs : tout le monde y gagne.
12.
Les limites de la créativité sont -elles purement
techniques ?
Bien
sûr non, mais le web a cette spécificité
de mettre en oeuvre une technicité où les métiers
sont très spécialisés et cela de plus
en plus. Il est difficile d'être un créatif de
haut niveau et de maîtriser toute la palette d'outils;
je fais référence à Flash, et After Effects,
en particulier. La connaissance voire la maîtrise technique
enrichissent énormément la créativité.
Il faut par ailleurs souvent composer avec des interlocuteurs
beaucoup plus divers dans les projets web que d'autres types
de projets de communication, notamment les DSI, dont les contraintes
ont un impact sur les choix techniques, ce qui peut brider
notre créativité. Les choix techniques devraient
découler des solutions créatives proposées,
et non systématiquement les conditionner.
"Les
annonceurs ne font pas assez d'efforts pour connaître
nos métiers [..] La création n'est pas rémunérée
à sa juste valeur".
13.
L'emploi croissant des techniques de créations numériques
dans la publicité, n'a-t-il pas eu tendance à
tuer le message dans un surenchérissement de visuels
toujours plus spectaculaires ?
La publicité n'est pas mon domaine; mais un visuel
spectaculaire ne vaut pas une expérience utilisateur
riche dans un site web. Les outils ne doivent pas nous dispenser
de créer un sens pertinent dans l'expression du message.
14.
Que vous ont apporté vos début en tant que concepteur-rédacteur
?
Une
culture très différente des créatifs
qui ont été formatés par les écoles
d'art appliqué; une vision sans doute plus stratégiquement
pensée sur la manière d'envisager le design
interactif. J'ai lu quelque part que pour être graphiste
il faut aimer les mots. J'ai commencé à m'intéresser
d'abord au sens des mots avant d'envisager le sens de leur
expression graphique.
15.
Un D.A compétent se doit donc d'être détaché
d'un style graphique ?
C'est
la grande question. Le client achète-t-il une signature
ou bien un travail sur une traduction pertinente de son message
? Pour moi, la part d'expression personnelle dans les projets
ne conditionne pas leur succès. Le risque d'associer
un D.A. à son style graphique est d'une part de passer
de mode, et d'autres part de niveller les projets de manière
trop uniforme, de les standardiser.
16.
Quelles sont vos sources d'inspiration ?
En
général, je surfe peu. D'autres domaines m'inspirent
beaucoup, le print beaucoup en ce moment pour la mise en page,
sinon la photo, la littérature, la musique et le design
d'objets. Mes magazines préférés sont
Etapes:, Intramuros, Creative Review, Idea mag.
17.
Qu'est-ce qui graphiquement parlant pourrait s'apparenter
à une mauvaise campagne ?
Une
mauvaise campagne est une campagne qui peut avoir un excellent
concept et être mal exécutée, par exemple.
Ou qui serait totalement gratuite.
18.
Cette "peur du client", à laquelle vous faites
référence ? Est-ce la même qui pourrait
empêcher un D.A non expérimenté, de relever
les mauvais choix d'un client sur la forme que ce dernier
espère donner à sa campagne ?Exactement,
beaucoup de clients souhaitent s'impliquer dans le processus
de création, mais le font maladroitement, en effectuant
par exemple les choix à la place du D.A. La création
est un processus politique, qui se mène avec le client.
Trop d'affectif du côté du client ruine le travail
créatif.
19.
Quels projets vous ont laissé les meilleurs souvenirs
?
Récemment,
mes collaborations avec l'ESSEC, qui est un client mature,
qui sait faire confiance et prendre le risque créatif
qu'il faut. Assez exceptionnel.
20.
Tous les styles graphiques, peuvent-ils être envisagés
dans une campagne publicitaire ? Ou certains sont-ils plus
"transposables" ? Est-ce uniquement une question
de modes ?
Oui,
il y a des effets de mode auxquels nous sommes soumis, que
ce soit sur web ou dans le print. Notre travail n'est pas
de les reproduire, mais de proposer l'expression graphique
la plus juste pour porter un message. Donc tous les styles
graphiques ne sont pas pertinents pour une campagne.
21.
Les D.A sont-ils des influencés par les courants de
mode, ou participent-t-ils à l’apparition et
la diffusion de nouveaux styles graphiques ?
Les
tendances nous guident, mais avec le recul, les D.A. seniors
savent faire la part des choses. Cela évite de cloner
des campagnes ou des sites entiers. Dans l'idéal, si
nous avions le temps, nous pourrions contribuer à enrichir
ces courants. Mais c'est un travail à part entière;
c'est d'ailleurs le travail des bureaux de style, ce que nous
ne sommes pas. C'est toutefois un travail passionnant que
j'aimerais faire.
22.
N'y a-t-il pas danger de s'écarter du "sens"
à trop vouloir suivre une mode, coller à un
mouvement graphique ?
Si,
c'est pour cela que les tendances doivent être considérées
avec prudence. La juste expression d'un message, c'est celle
qui fait écho à son sens : ses valeurs, son
contexte, ses objectifs, les personnes à qui il s'adresse.
23.
Quel est le défaut du marché actuel ?
Les
annonceurs ne font pas assez d'efforts pour connaître
nos métiers. Nos métiers ont trop peu de visibilité.
L'amateurisme de certaines agences continue de cotoyer le
professionnalisme d'autres. La création n'est pas rémunérée
à sa juste valeur.
24.
Quels sont les travaux d'infographistes, photographes, illustrateurs
qui vous touchent "artistiquement" ?
Aucun
en particulier à cet instant, je préfère
y penser de manière diffuse.
25.
Auriez vous des envies, des projets dont vous voudriez nous
parler ?
Pour les projets j'aimerais bien, mais c'est top secret ;-)
Sinon j'aimerais commencer à développer une
approche plus "video" dans mon travail, et pourquoi
pas aussi faire davantage de conception.
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